Conclusions et propositions – session « Quelle Europe voulons-nous ? »

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A mon tour de tirer quelques conclusions de nos deux journées si  intenses. Merci  de votre participation et de votre réactivité. Tel était le pari de cette rencontre : se réapproprier le projet européen, en parler, entendre et intégrer les refus et les scepticismes, en discuter, imaginer l’avenir, proposer des pistes d’action…

Je ne reprendrai pas point par point le déroulement de notre Session, mais vous proposerai  plutôt nos vœux et propositions pour l’Europe. Vous y retrouverez des idées soulevées par nos différents intervenants, par les contributions postées sur notre site participatif, à l’occasion des rencontres vécues dans les Antennes régionales, ou sur notre mur de post it. Pour une Europe plus proche, plus démocratique, plus fraternelle, plus responsable.

Nous répondons ainsi, je l’ai rappelé en ouverture de notre rencontre,  à la double invitation reçue ces dernières semaines. L’appel du pape François aux chrétiens pour qu’avec d’autres, ils donnent un nouveau souffle à l’Europe. Nous nous reconnaissons en ses intuitions quand il appelle l’Union européenne à engager à nouveau  un processus politique qui offre des chances nouvelles pour les peuples qui la composent, qui reconnaisse et répare les injustices provoquées par une vision exclusivement productiviste, libérale et matérialiste de l’Union, qui ouvre des perspectives de sens aux jeunes générations.

Nous avons également entendu l’invitation des autorités françaises, rappelée ce matin par Nathalie Loiseau, à participer activement, à travers des conventions démocratiques, à l’élaboration de cet avenir renouvelé. Le thème de la Session de cette année, décidé il y a près de deux ans, est une contribution à cette nécessaire réappropriation du projet européen. Nous sommes fiers être au rendez-vous et de le prolonger, en continuant à nous former, nous informer et à réfléchir, tout au long de l’année à venir, grâce à vous, à l’énergie des Antennes régionales, aux échanges avec nos partenaires européens.

En cela, nous sommes pleinement fidèles à la mission des Semaines sociales de France qui, nourries de l’enseignement social chrétien, s’engagent dans la société avec la volonté de veiller à la dignité de chaque personne, particulièrement la plus faible, la plus fragile (rappelons-nous que ce dimanche est Journée mondiale des pauvres) et de participer au bien de tous. Pour reprendre la formule du cardinal Ratzinger, en 1986 : « Au fondement, qui est la dignité humaine, sont intimement liés le principe de solidarité et le principe de subsidiarité ».

Permettez-nous, donc, en fidélité à ces principes, d’ouvrir quelques pistes pour redonner de l’élan à l’Europe, dont nous avons compris qu’elle traversait les affres d’une crise d’adolescence. Nous proposerons une version plus complète de ces propositions sur notre site ad hoc. Des propositions que vous serez ardemment invités à critiquer, enrichir, préciser, afin de proposer un Manifeste des Semaines sociales pour l’Europe, qui seront mises au pot commun des réflexions collectives.

 

Tout d’abord des propositions que je qualifierai de symboliques (l’on sait l’importance des symboles)

Pour faire l’Union européenne, en effet, il faut que «nous » (noter l’importance du « nous ») nous connaissions mieux, que nous nous reconnaissions. De nombreux intervenants ont insisté sur ce point. Que nous nous reconnaissions à la fois dans notre diversité et dans ce qui nous relie (ce à quoi nous a invité Mgr Grallet). Nous ne sommes pas que des statistiques, des PIB, des dettes et des taux de croissance. Nous sommes des personnes, des visages. Frère Aloïs, tout au long de ces interventions, a souligné combien la rencontre et le dialogue nous humanisaient.

1 Les Conseils européens devraient ne plus se dérouler uniquement à Bruxelles, mais successivement dans toutes les capitales, comme cela se faisait avant 2004. Nous sommes invités à nous abstenir de dire « Bruxelles » pour parler de l’Europe, nous devons faire la chasse à la métonymie. La capitale de l’Europe, ce sont les capitales des Etats membres.

2  Nous appelons à un enseignement de l’actualité de tous les pays européens et de l’actualité proprement européenne, qui apporte aux jeunes une meilleure connaissance de cette réalité, sans craindre d’aborder un sujet politiquement clivant. En confrontant les mémoires et les histoires. La table des jeunes, comme Jean-Marc Ferry ou Mgr Grallet  nous y ont  largement incité. De la méconnaissance, naît la méfiance. A quand la réalisation d’un manuel commun à tous les pays?

3 Nous proposons un Erasmus, étendu à tous les jeunes âgés de 18 à 25 ans (pas seulement étudiants) : 6 mois passés dans un autre pays européen, sanctionnés par un diplôme reconnaissant cette formation. Et nous prônons  un apprentissage des langues européennes plus volontariste et  performant.

4 Nous croyons que les échanges par jumelages de villes, de collectivités, mais aussi d’associations, de mouvements,  peuvent jouer un rôle fondamental dans la connaissance réciproque,  avec une attention particulière aux pays de l’est de l’Europe. Là encore les témoignages des jeunes et l’expérience de Taizé en fontla preuve. Ce que vivent les Semaines sociales au travers le réseau IXE.

5  Nous proposons un jour férié commun européen, le 9 mai par exemple.

 

Pour une Europe plus démocratique

L’Union européenne  intervient dans une multitude de domaines d’action. Son activité foisonnante en devient peu lisible et apparaît comme tatillonne, surtout quand les génies nationaux, comme dit Mme Loiseau, en rajoutent ! Il lui faudrait communiquer, dans un langage clair,  sur quelques objectifs prioritaires, compréhensibles pour tous.

Nous invitons les responsables politiques nationaux comme les médias à une présentation loyale et pédagogique des apports de l’Europe à la vie quotidienne des citoyens français, pour certaines infrastructures, par exemple, ou en matière d’aides sociales.

Nous invitons les formations politiques nationales qui ont la responsabilité de constituer des listes aux élections européennes à renouveler les processus de candidature, pour proposer des personnes vraiment décidées à porter leur projet pour l’Europe, à s’y consacrer pleinement et à rendre compte de leur engagement face aux électeurs.

Le moment nous semble venu de proposer, pour les élections européennes,  des listes transnationales qui développeraient leur conception politique de l’avenir de l’UE, reflétant les grandes sensibilités politiques (droite, gauche, libéraux, écologistes….). Dans un premier temps, avant une généralisation du processus et pour expérimentation, pourraient leur être attribués les sièges libérés par la Grande Bretagne.

En référence au travail déjà accompli par les Maisons de l’Europe, nous invitons les associations et la société civile à faire davantage usage de ces lieux de discussion et de propositions. Nous souhaitons qu’elles puissent devenir des « maisons du citoyen européen », où les parlementaires tiendraient des permanences, où les citoyens trouveraient réponse aux questions que leur pose le fonctionnement de l’Europe « au quotidien », où les droits de pétition existants seraient rendus plus effectifs.

 

Pour une Europe plus solidaire

 

A l’intérieur de l’Union

La rénovation du cadre d’un espace économique, social et environnemental commun est indispensable, pour retrouver les intuitions de l’économie sociale de marché.

Nous demandons aux partenaires sociaux, patronaux et syndicaux, en France comme au plan européen, de procéder  à une mise à jour de la Charte européenne des droits sociaux des travailleurs, ce socle commun des droits construit dans les années 1990. Ils donneraient ainsi une suite concrète aux orientations très générales du sommet de Göteborg qui vient de s’achever, en relançant le dialogue social et lançant un nouveau programme législatif européen, visant à lutter contre le « moins disant social ». Il serait bon de centrer  sur quelques priorités : durée minimale du travail (chasse aux minijobs), protection minimale des travailleurs qui ne relèvent pas de conventions collectives, droits à élaborer pour les nouveaux travailleurs indépendants.

Une Europe solidaire, c’est aussi une Europe dans laquelle les budgets publics nationaux ne sont plus privés des ressources que la concurrence fiscale délibérée entre Etats laisse s’  « évader ».  Nous saluons les initiatives de la Commission et des Etats visant à établir des bases de contributions équitables où toutes les entreprises paient l’impôt à la mesure des bénéfices qu’elles retirent du marché intérieur européen. Nous encourageons la lutte contre les paradis fiscaux, y compris à l’intérieur de l’Union. Nous appelons à « l’esprit de loyauté » des entreprises pour qu’elles coopèrent à la mise en place de règles fiscales efficaces et équitables.

 

A l’extérieur de l’Union

L’Union européenne, attentive aux évolutions géopolitiques, conscientes des nouveaux pôles de puissance et de richesse dans le monde, qui ne partagent pas nécessairement ses valeurs, lucide sur sa réalité démographique, doit assurer ses responsabilités à l’égard des autres continents, notamment les plus menacés.

– Attention à ne pas trahir notre devoir d’hospitalité, nous a alertés Véronique Fayet, présidente du Secours catholique. L’Europe ne doit pas voir les évolutions migratoires actuelles comme circonstancielles  mais comme une donnée de fond, en ne s’en tenant pas à la question des réfugiés, mais faisant face à celle des migrants. Elle doit envisager une immigration raisonnée comme une réalité positive. Elle doit organiser une coopération solide pour  la surveillance des frontières ; elle doit assurer l’accueil des personnes ayant droit à une protection internationale, en assurant la convergence des processus d’octroi de l’asile, d’intégration et de retour dans les pays de départ. Elle doit aider les migrants à comprendre et respecter les valeurs des pays d’accueil. La répartition des personnes entre les Etats membres doit, outre les critères économiques des pays, tenir compte des capacités et des souhaits des migrants. Et de l’histoire et de la culture de chaque pays. L’Europe ne doit pas mettre de frein au regroupement familial.

– Nous appelons à reconstruire un partenariat politique euro-africain ayant pour objet de définir  une conception commune des échanges migratoires à long terme ainsi qu’une vision partagée des enjeux du développement humain et environnemental. A trois conditions : que tous les Etats-membres soient impliqués dans un tel partenariat (voir ce que nous a dit Mme Houphouet Boigny) qui doit comprendre coopération économique et politique en vue de conforter l’Etat de droit et la démocratie ; que l’investissement en Afrique (et pas seulement le commerce) soit au cœur de ce partenariat ; que les entreprises européennes s’acquittent dans les pays africains des contributions fiscales correspondant aux bénéfices qu’elles en retirent.

– Nous appelons à la construction d’une capacité européenne de défense commune, s’appuyant sur une analyse convergente  des réalités internationales. L’Europe doit devenir un bloc diplomatique plus cohérent et actif.

Nous appelons au renforcement des politiques de recherche et d’innovation pour que l’Europe reste un acteur important face aux enjeux technologiques et scientifiques de demain.

 

Pour un « nouvel humanisme européen »

Le pape François, recevant le prix Charlemagne en 2016, appelait à actualiser l’idée d’Europe en posant les bases d’  « un nouvel humanisme européen », regrettant l’effacement d’une Europe « paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté ».

L’Europe ne peut  se contenter de célébrer ses racines et son passé mais doit les faire vivre, et les incarner, afin d’exercer,  dans un monde en profonde mutation, un rôle majeur, non pas seulement par son poids économique ou militaire, mais par l’affirmation d’une communauté de valeurs, une identité qui a toujours été dynamique et multiculturelle, pour reprendre les mots du Pape. Quelles sont ces valeurs ? La recherche de la paix et de la justice, le choix du dialogue plutôt que l’affrontement, la démocratie, l’égalité entre les hommes et les femmes,  le refus de la peine de mort, l’importance de la culture, la liberté de la presse et notamment la liberté religieuse – celle de croire ou de ne pas croire –  et une laïcité qui ne relègue pas les religions dans la seule vie privée des croyants mais leur permet de contribuer à la construction d’une société plus fraternelle. De même que les Etats doivent rendre compte de leur respect des règles en matière budgétaire, pourquoi ne pas leur imposer le même exercice , en matière de respect des règles de l’Etat de droit, comme l’a suggéré Madame Loiseau. L’Union européenne est le seul espace dans le monde imposant à tous ses membres le respect de ces règles, a rappelé JM Ferry.

L’Europe doit avoir à cœur de préserver la dignité des personnes, de toutes les personnes, notamment les plus fragiles, de les « envisager », nous rappelait Mgr Grallet . « La plus grande contribution que les chrétiens puissent offrir à l’Europe d’aujourd’hui », a dit le pape François, c’est de lui rappeler qu’elle n’est pas un ensemble de nombres ou d’institutions, mais qu’elle est faite de personnes ». Dans le même élan, l’Europe doit avoir pour objectif le bien commun, la conscience de notre appartenance à une « communauté ». Les Semaines sociales de France attendent que cette double attention guide les décisions et les arbitrages de l’Union européenne, tant dans les domaines économiques et sociaux, qu’en matière de politique internationale, environnementale,  ou devant les évolutions scientifiques, biomédicales  et technologiques majeures que connaît notre humanité.

Mesures concrètes, anecdotiques ou profondes : sans une redéfinition de sa vocation, l’Union européenne  continuera de voir se creuser le fossé entre elle et les peuples, eurosceptiques ou euro déçus selon la juste formule d’une des participantes. Ce sursaut, il doit être celui des responsables nationaux et européens, de tous les acteurs de la société civile – au nom de l’indispensable subsidiarité (chacun, à son niveau, doit exercer sa créativité et sa responsabilité).  Notre propre sursaut. L’âme de l’Europe, c’est nous, avec d’autres, qui la façonnons .

« Chers amis bâtisseurs, au travail », a conclu Mgr Grallet. Et souvenons nous de l’histoire à l’italienne d’Enrico Letta de ces deux maçons italiens entassant des pierres. L’un était triste de ce travail ingrat ; l’autre souriait, parce qu’il savait qu’il participait à la construction d’une future cathédrale. Retroussons nos manches et soyons, pour l’Europe, non seulement des héritiers (selon les mots d’une Congrégation que je connais bien !) mais des fondateurs.  Pour que l’Union Européenne, et avec elle, chaque nation qui la compose,  continue de compter dans notre monde. Pas comme un vestige du siècle dernier ou par une nostalgie de puissance. Mais pour le meilleur de notre avenir commun.

 

Dominique Quinio, présidente des Semaines sociales de France

 

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